L’archiviste, sa métamorphose et son poisson d’avril

Comme plus de 800 archivistes, j’ai eu la grande joie de participer à la formidable aventure du 2nd Forum des archivistes qui s’est tenu à Troyes du 30 mars au 1er avril 2016. Décloisonner les frontières n’est pas toujours chose aisée, mais ce genre de rassemblement fait naître de nouvelles idées, des projets innovants : bref, c’est un fabuleux lieu pour se nourrir de l’expérience des autres sans passer pour un resquilleur. Pendant 3 jours, nous nous sommes rencontrés, nous avons échangé, nous avons ris, mangé ensemble (et bu aussi, pays du Champagne oblige, il fallait faire honneur au coin, pure politesse). Et ça s’est ressenti dans les présentations et échanges : il y a eu là aussi à boire et à manger …
Retour sur ce que j’ai découvert, ce qui m’a interloqué et aussi ce qui m’a profondément attristé (oui, rien que ça).

Extrait de l’ouverture du Forum

L’archiviste est pluriel

Je ne vais pas parler ici du don d’ubiquité que l’archiviste en plein Forum rêve d’avoir pour participer à l’ensemble des conférences, tables rondes, retours d’expériences et ateliers. Nous avons à peu près tous été frustrés de devoir faire un choix, à un moment donné. Je veux plutôt parler du fait que dans toutes les présentations auxquelles j’ai assisté, j’ai eu confirmation d’une chose : les archivistes doivent comprendre les langages IT, être bons en com’ (même si manifestement, tout le monde n’est pas d’accord avec ça, vous verrez après pourquoi), faire du doc control, avoir des bases juridiques …

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L’archiviste, ce schizophrène

L’archiviste, pour se faire entendre et comprendre, doit apprendre à parler le langage des autres, en fin de compte. Il n’est plus uniquement le gardien de la mémoire, ooooh non ! Il devient (ou doit devenir) un des piliers de la gouvernance de l’information, un roc de la capitalisation, apporter les fondations d’une culture de protection de la preuve. L’archiviste évolue, se métamorphose, apprend à devenir records manager, knowledge manager, document controller, à administrer une communauté autour des archives (qu’elle soit composée de généalogistes, d’ingénieurs, de juristes, whatever !). Enfin, il doit le faire, mais apparemment ne pas non plus trop de le faire savoir …

On ne dit pas les mots

J’ai remarqué autre chose pendant ces 3 jours, une chose qui peut paraître insignifiante mais qui, personnellement, m’importe beaucoup. J’ai entendu bon nombre d’intervenants parler de knowledge and records management (capitalisation des connaissances et archivage managérial). Sauf que je n’ai entendu que deux fois l’expression « capitalisation des connaissances » (et encore, la 2nde fois c’était sa version anglaise). Ainsi donc, on en parle beaucoup mais sans donner un nom à ces pratiques. Quel est le problème ? Peut-être que cela vient d’une part du fait que personne n’a le même glossaire (on le voit bien déjà entre 2 pays francophones (mais c’est encore plus vrai lorsqu’on entre dans de la traduction de termes anglais)), d’autre part d’une petite appréhension à nommer les choses pour les rendre réelles.

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Chuuuuut …

Ces activités-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom sont pourtant bien encrées dans nos pratiques actuelles, comme je le disais dans mon premier point. Alors n’ayons pas peur des mots, appelons un chat « un chat » et du records management, du records management, même si cela défrise certains puristes de la langue de Molière !

Méta/morphose ou bien Sini/strose ?

Une intervention m’a, pour terminer, profondément choqué (et pourtant, il m’en faut). C’était le matin du 1er avril, et aucune blague sur le sujet n’avait encore été faite. Je restais donc sur mes gardes, prête à reconnaître entre mille la traditionnelle boutade qui sent le poisson pas frais. Après une table ronde passionnante sur « l’accessibilité aux archives numériques NATIVES (oui, je le mets en majuscules, parce que si la conférence était vraiment intéressante, elle n’a pour moi pas creusé jusqu’au titre annoncé) : où en sont les services d’archives », nous avons pu assister, dans l’auditorium, à une présentation tout à fait hors du temps et des enjeux actuels de l’archivage.

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Il est pas frais, mon cliché de l’archiviste ?

« Du lecteur à l’usager, quel rôle pour l’archiviste », présenté par une consœur d’Archives municipales, nous a livré un constat fort triste et totalement à contre-courant du thème du Forum (Méta/morphose, je le rappelle pour les plus étourdis). J’ai donc appris que la diffusion d’archives sur les réseaux sociaux était une perte de temps pour les équipes, car le retour des « publics » était sans intérêt, que les archivistes doivent rester à leur place d’archivistes et ne pas essayer de voir en amont des versements, parce qu’après tout, là est notre valeur ajoutée, etc., etc.

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« Des fois, j’me collerai des gifles quand je m’entends parler …« 

Je me suis un peu étonnée d’être la seule à réagir avec autant d’énervement d’étonnement sur Twitter, car nous étions bien nombreux dans l’auditorium à ce moment là. Cette dame a été remerciée par l’animateur d’un « Merci pour cette vision très personnelle ». Tu m’étonnes John … Et ça m’a fortement renvoyé aux clichés de l’archiviste dont je vous parlais dans mon tout premier billet … C’est pas comme ça qu’on va réussir à apporter « une nouvelle perception du métier d’archiviste pour les décideurs, les partenaires et le public », comme le mentionnait le résumé de l’intervention trouvé dans le Guide du participant de l’AAF !

Voilà ce que j’ai pu retenir du Forum, entre autres choses évidemment ! Avez-vous ressenti les mêmes choses que moi ? Je serai ravie d’en discuter avec vous 🙂

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2 réflexions sur “L’archiviste, sa métamorphose et son poisson d’avril

  1. Guillaume Herrero dit :

    Bonjour,
    N’ayant malheureusement pas pu être présent au forum je vous remercie pour ce retour très intéressant. Je constate que j’ai raté beaucoup d’interventions passionnantes et stimulantes.
    Effectivement pour moi aussi l’archiviste doit démultiplier ces compétences et la première d’entre elles doit être le sens du relationnel et de la mise en connexion des acteurs de la chaîne de production de l’information.

    Hors c’est précisément ce qui pose problème avec les concepts, les rôles nouveaux de l’archiviste et les mots et anglicismes qui les recouvrent.

    Le Records management est une tâche essentiel du métier mais l’utilisation de l’anglicisme prêtera toujours à confusion.
    Entre archiviste il peut exister des désaccords sur la façon de pratiquer le RM, comme dans son univers d’origine ou en l’adaptant notre univers administratif (public ou privé) français.

    L’utilisation du mot RM est aussi problématique dans un environnement (le mien est public) qui ne connaît pas le concept et où l’on doit passer une demi-journée à l’expliquer avant de pouvoir travailler concrètement.

    En tout cas merci pour votre retour et votre blog en général

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    • Merci pour ce commentaire. Effectivement, il a été très souvent question de cette « mise en relation » dont vous parlez si justement, et que nous sommes obligés de pratiquer pour être efficaces aujourd’hui ! Je prends un exemple simple : mon contexte professionnel. Nous produisons dans des GED des documents probants (envoyés à des clients avec signature et horodatage). Je ne conçois pas d’archiver ces documents sans comprendre leur contexte de production, leurs formes, leurs métadonnées, etc. Ce qui semble logique aujourd’hui ne l’est pas pour tous malheureusement, et ce n’est pas là qu’une question de vocabulaire. J’ai croisé déjà de nombreux archivistes dans ma très jeune carrière qui restent bloqués sur ce point, en se rabattant sur la définition des archives pour dire qu’ils n’ont pas besoin de connaître leur provenance pour les archiver … ce trouve ça d’une part extrêmement pauvre (ça ne témoigne pas d’une curiosité intellectuelle) et d’autre part très risqué pour la gestion de ces documents !
      Enfin, espérons que les nouvelles générations d’archivistes ne vont pas avoir peur de bousculer un peu l’ordre établi pour faire avancer les consciences de ces « éléphants archivistes » 🙂

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